Une baleine primitive colossale du Pérou
La découverte d'une véritable géante des mers telle que Perucetus colossus, la baleine colossale du Pérou, caractérisée par une forte augmentation de la masse osseuse, repousse les limites de la morphologie des vertébrés et change notre compréhension de l'évolution des baleines : des masses corporelles gigantesques ont été atteintes 30 millions d'années auparavant, dans un contexte côtier. Les résultats des analyses 3D sur les os viennent d’être publiés dans la revue Nature. Rebecca Bennion (EDDyLab /UR Geology) chercheuse à l'Université de Liège a participé à l’étude.
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e paléontologue Mario Urbina a passé des décennies à chercher minutieusement des fossiles dans le désert de la côte sud du Pérou. Il y a treize ans, il a fait une découverte exceptionnelle. En voyant les premières photos de terrain, les autres membres de l'équipe étaient perplexes, tant ce qui ressortait des sédiments vieux de 39 millions d'années semblait si immense et de forme si étrange. Plusieurs campagnes de terrain ont été nécessaires pour collecter ce qui s'est avéré être des parties d'un squelette colossal, chaque vertèbre de l’animal pesant plus de 100 kg !

Le spécimen, libéré de sa gangue rocheuse et maintenant conservé au Museo de Historia Natural, Universidad Nacional Mayor San Marcos (Lima), constitue une nouvelle espèce d'un groupe primitif de cétacés aquatiques. Alors que des corps allongés – jusqu'à 20 m de long – étaient déjà connus chez ces premières baleines, jusqu'à présent aucune espèce ne pouvait rivaliser avec l'animal le plus lourd connu à ce jour, la baleine bleue. Nommée Perucetus colossus (la baleine colossale du Pérou), la nouvelle espèce est un sérieux concurrent.

L'équipe internationale, comprenant le Dr Rebecca Bennion de l'EDDyLab de l’ULiege, a scanné en 3D les os préservés pour en mesurer leur volume, et a effectué un carottage pour évaluer la structure osseuse interne. Le rôle de Rebecca Bennion a plus spécifiquement consisté à créer les modèles 3D pour les calculs de volume. Pour reconstituer la masse corporelle de Perucetus, les auteurs ont utilisé le ratio entre tissus mous et masse squelettique chez les mammifères marins actuels. Avec des estimations allant de 85 à 340 tonnes, la masse de la nouvelle espèce peut dépasser nettement la masse de la baleine bleue !

L'énorme masse osseuse de Perucetus résulte de deux types de modifications squelettiques : l'ajout d'os supplémentaires sur la surface externe des os (leur donnant un aspect gonflé, appelé pachyostose) et le remplissage des cavités internes avec de l'os compact (appelée ostéosclérose), ajoutant encore plus de poids au squelette. Ces modifications ne sont pas pathologiques, et bien connues chez de nombreux mammifères (comme les lamantins) et reptiles aquatiques qui vivent majoritairement dans les eaux côtières peu profondes : une masse importante aide ces animaux à réguler leur flottabilité et à se maintenir sous l'eau. Les animaux océaniques tels que les cétacés modernes ont quant à eux une structure osseuse beaucoup plus légère.
On pensait que le passage évolutif au gigantisme chez les cétacés, comme chez les baleines océaniques modernes, était un phénomène récent lié au refroidissement global des océans (il y a environ 5 millions d'années). La découverte d'une véritable géante telle que Perucetus qui est caractérisée par une forte augmentation de la masse osseuse change notre compréhension de l'évolution des baleines : des masses corporelles gigantesques ont été atteintes 30 millions d'années auparavant, dans un contexte côtier.
Référence scientifique
Giovanni Bianucci, Olivier Lambert, Mario Urbina, Marco Merella, Alberto Collareta, Rebecca Bennion, Rodolfo Salas-Gismondi, Aldo Benites-Palomino, Klaas Post, Christian de Muizon, Giulia Bosio, Claudio Di Celma, Elisa Malinverno, Pietro Paolo Pierantoni, Igor Maria Villa, Eli Amson. A heavyweight early whale pushes the boundaries of vertebrate morphology., August 2023.
https://www.nature.com/articles/s41586-023-06381-1
Contact
Rebecca Bennion a soutenu sa thèse de doctorat en sciences (Collège de doctorat en géologie) le 23 mars 2023, sous la direction du Pr Valentin Fischer et Olivier Lambert
