Une nouvelle étude portant sur des fossiles européens révèle que d'importantes variations de la masse corporelle des mammifères prédateurs sont survenues principalement à la suite de changements environnementaux majeurs.
Une équipe internationale de chercheurs belges, français, suisses, espagnols et américains a reconstitué l'évolution de la masse corporelle des mammifères carnivores au cours du Paléogène – une période charnière pour la diversification des mammifères après l'extinction des grands dinosaures. Ces travaux, publiés dans la revue Biology Letters, remettent en question l'hypothèse établie de longue date selon laquelle la compétition entre groupes aurait déterminé le sort des anciens super prédateurs.
Nos chats, chiens, ours et morses, ainsi que leurs ancêtres – formant ensemble le groupe Carnivoramorpha – ont jadis partagé la planète avec d'autres groupes de grands mammifères carnivores, aujourd'hui disparus. Ces groupes, au premier rang desquels figuraient les hyaénodontes, ont évolué une masse corporelle élevée dès le début du Paléogène et sont devenus les super prédateurs de leurs écosystèmes respectifs. Ils disparurent progressivement des dizaines de millions d'années plus tard, tandis que les carnivoramorphes se diversifiaient, évoluant une multitude de formes, de tailles et de modes de vie.
La théorie classique expliquant ce changement de dominance suggérait que les carnivoramorphes conquirent le sommet de la chaîne alimentaire, gagnant la compétition face aux autres groupes grâce à leur dentition plus polyvalente. Cependant, cette hypothèse repose presqu’exclusivement sur les données fossiles nord américaines. Pour vérifier cette hypothèse, l'équipe a étudié le riche registre fossile européen et s'est attachée à reconstituer les tendances évolutives de la masse corporelle au cours du temps.
« La masse corporelle est un indice précieux du rôle des animaux terrestres dans les écosystèmes », explique le professeur Valentin Fischer, directeur du Evolution & Diversity Dynamics Lab (EDDyLab) de l'Université de Liège. « Grâce à ce lien étroit entre écologie et masse corporelle, il est possible d'estimer de manière fiable la masse des prédateurs disparus en mesurant des zones précises de leur dentition.»
L’équipe a donc calculé la masse corporelle de 155 espèces fossiles couvrant la quasi-totalité du Paléogène. Les scientifiques ont découvert que les carnivoramorphes voyaient leur taille et leur diversité morphologique s'accroître considérablement peu après un épisode de réchauffement climatique brutal survenu il y a 40 millions d'années : l'optimum climatique de l'Éocène moyen. Contrairement à ce qui a été observé en Amérique du Nord, les rivaux présumés des carnivoramorphes n'ont pas connu de déclin concomitent. En effet, les hyénodontes européens sont resté diversifiés pendant des millions d'années, ne déclinant qu'à la faveur d'un refroidissement majeur survenu il y a environ 34 millions d'années et connu sous le nom de « la Grande Coupure ».
Les carnivoramorphes européens et leurs rivaux ont coexisté durant une longue période, et l'évolution de leur taille corporelle suit les fluctuations climatiques plutôt que la diversité. Cette étude suggère donc que les changements climatiques régionaux — et non un avantage compétitif universel — ont déterminé quel groupe dominait en tant que prédateur au sommet des chaines alimentaires, avec de grandes différences d'un continent à l'autre. Les lignées à l'origine de nos lions, loups, grizzlis et ratons laveurs ont été façonnées par les changements climatiques du passé et se retrouvent aujourd'hui menacées par ces mêmes phénomènes.
Référence scientifique
Fischer, V., Solé, F., Le Verger, K., Mennecart, B., Vankelst, M., Chatar, N., Speijer, R. P., Peigné, S. & Smith, T. 2026. The rise of carnivoran mammals in Europe through the lens of body mass. Biology Letters 22: 20260319. https://doi.org/10.1098/rsbl.2026.0319
Contact
Valentin Fischer
Thierry Smith (tsmith@naturalsciences.be)
Illustration
Évolution de la température (en haut) et de la masse corporelle des carnivoramorphes (au milieu) et des hyaénodontes (en bas) au cours du Paléogène.
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